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Pierre Bayle. La théorie moderne de la liberté de conscience et de la tolérance
par Michel PUECHAVY, avocat honoraire du Barreau de Paris
dimanche 1er mars 2009


Droits fondamentaux

PIERRE BAYLE

LA THEORIE MODERNE

DE LA LIBERTE DE CONSCIENCE ET DE LA TOLERANCE

 

Michel PUECHAVY

Avocat honoraire du Barreau de Paris

 

 

 

Pierre Bayle (1647-1706), est né au Carla, petite bastide du Comté de Foix, au sein d'une famille protestante. La mère, Jeanne de Bruguière était issue de la petite noblesse locale et appartenait à la plus importante famille de la ville. Le père, pasteur originaire de Montauban, lui donna de solides connaissances : latin, grec et littérature (l'enfant lisait couramment Plutarque et était capable de restituer le contenu des Essais dans le moindre détail[1]). A l'âge de dix neuf ans et assoiffé de lectures, il se rendit à l'Académie protestante de Puylaurens où il suivit des cours de philosophie et lut des livres de controverse. En 1669, il partit pour Toulouse et se convertit au catholicisme. Il y étudia et compléta sa formation au collège des Jésuites. Mais sa conversion ne dura que dix-huit mois[2]. Sa situation de relaps le condamnait à l'exil alors que « réformé peu farouche ou converti peu zélé, il eût pu figurer dans la société lettrée et libertine »[3]. Bayle se réfugia à Genève en 1670 après avoir quitté Toulouse. Il devint étudiant en théologie, s'initia à l'exégèse et suivit les cours de philosophie cartésienne. Il énonça « déjà sa maxime de garder toujours une oreille pour l'accusé. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le sera jamais »[4]. Abandonnant un préceptorat à Coppet, il passa par Rouen et Paris au cours des années 1674 et 1675. Puis, il obtint, après un brillant concours, la chaire de philosophie à l'Académie protestante de Sedan qui, six ans plus tard fut fermée arbitrairement par le pouvoir royal. De nouveau sur la route de l'exil, Pierre Bayle s'installa à Rotterdam et devint professeur de philosophie à l'Ecole illustre. Louvois fit arrêter son frère Jacob, alors pasteur au Carla, et le jeta en prison « dans un cachot puant et infect » à Bordeaux où, après cinq mois de détention, il décéda. De 1684 à 1687, Pierre Bayle se consacra à la rédaction des « Nouvelles de la République des Lettres ». Il paraissait un fascicule chaque mois comprenant des extraits et un catalogue des livres nouveaux à travers l'Europe où Bayle avait de nombreux correspondants et amis. Cette œuvre fut reçue « avec un applaudissement universel » selon son premier biographe, Desmaizeaux[5].

 

L'esprit critique et l'indépendance de Pierre Bayle allaient cependant lui attirer les foudres tant du parti catholique que des réfugiés huguenots orthodoxes. Ainsi, le 6 mars 1683, son livre, la Critique générale de l'histoire du calvinisme du père Maimbourg, fut lacéré et brûlé en place de Grève à Paris par la main du bourreau. Jurieu, pasteur réfugié et rigoriste, l'accusa d'athéisme devant le consistoire de l'Eglise wallonne de Rotterdam, le litige dura des années. En 1693, sa pension et sa charge de professeur lui furent retirées[6]. Pierre Bayle en fut très affecté et, dès lors jusqu'à la fin de sa vie, il se consacra entièrement à la rédaction et la publication de ses œuvres dont le Dictionnaire historique et critique grâce à l'aide financière que lui apporta son éditeur et ami, Reinier Leers.

 

Après sa mort, l'ostracisme dont il était victime ne diminua pas et François-Marie de Marcy, qui publia une Analyse raisonnée de Bayle ou Abrégé méthodique de ses ouvrages en fit l'amère expérience. Il fut condamné par le Parlement de Paris en 1755 et passa plusieurs mois à la Bastille. En 1905, l'érection de la statue du philosophe de la cité d'Erasme à Pamiers entraîna un conflit entre l'Eglise catholique et les hommes politiques anticléricaux[7].

 

Philosophe engagé et d'une grande probité (il donnait aux pauvres son superflu), moraliste, journaliste, esprit curieux et érudit, Pierre Bayle eut une importance capitale sur la philosophie européenne des lumières au cours du XVIIIe siècle. Lessing, Kant, Leibniz ont reconnu son importance et Voltaire affirma que c'était « le plus profond dialecticien qui ait jamais écrit ». Dans une lettre, il avança que « tel a été Bayle [aussi vertueux que philosophe], cet esprit si étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses mœurs n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; c'était une âme divine ». Sainte-Beuve, louant son œuvre, pouvait écrire que « tout est dans Bayle mais il faut l'en tirer ».

 

 

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[1] Hubert Bost, Pierre Bayle, Paris, Fayard, 2006, 684 p., voy. p. 31.

[2] Entre autres raisons, la philosophie lui avait fait comprendre l'impossibilité de la transsubstantiation. Le culte excessif rendu aux créatures lui paru suspect. Voy. Jean Delvolvé, Religion critique et philosophie positive chez Pierre Bayle, Paris, 1906, 445 p., p. 10.

[3] Delvolvé, op. cit., p. 11.

[4] Charles-Augustin Sainte-Beuve, Portraits littéraires. Tome III. « Du génie critique, Pierre Bayle », Paris, 1835.

[5] Marcel Raymond, Pierre Bayle, Fribourg et Paris, 1948, 371 p., voy. p. 352. Sur les Nouvelles de la République des Lettres, voy. Louis-Paul Betz, Pierre Bayle und die « Nouvelles de la République des Lettres », Zurich, 1896, 132 p.

[6] Bayle était sous la protection d'Adriaan Paets, membre du conseil municipal de Rotterdam, républicain et arminien. Or, en 1693, les Orangistes, soutenus par Jurieu, prennent le pouvoir.

[7] Voy. Albert Cazes, Pierre Bayle, sa vie, ses idées, son influence, son œuvre, préfaces de Camille Pelletan et de Deluns-Montaud, Paris, 1905, 265 p.

 

 

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